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À ceux qui vont au cinéma.

la ronde max ophuls

Une photo de tournage de La Ronde, avec Max Ophüls, à gauche, et Anton Walbrook, le Raconteur.

 

 

André Scala

 

À des spectateurs présents le 20 décembre au cinéma Lux à la projection des "Enfants du paradis", séance de 18h15.

Aller au cinéma, ça s'apprend ? Ou bien autrement : qui étiez-vous pour rester, un 20 décembre au soir, captifs dans une salle de cinéma pendant trois heures à une projection des Enfants du paradis…trois heures de chuchotements, de téléphones, de sms pianotés, de lueurs de portables, d'entrées et de sorties, de papiers dépliés, de pochons froissés… ? Une classe, paraît-il, d'un lycée… Une classe de l'option cinéma.

Vous aimez donc le cinéma et vous ne savez pas aller au cinéma. On ne vous l'a pas appris. On ne vous a pas appris que ça s'apprend. D'abord aller au cinéma c'est savoir sortir d'une salle quand le film ennuie. Savoir sortir, imperceptible comme un félin, ça devrait être la première leçon du programme de l'option. Il n'y a pas de honte à s'ennuyer aux "Enfants du paradis", il doit même être possible à la fois de s'y ennuyer et d'aimer le cinéma. D'ailleurs, vous le savez, ce film n'a pas été tout de suite un monument. Il paraît même qu'à la première projection publique Jacques Prévert a failli casser la gueule de spectateurs qui, comme vous, s'ennuyaient ostensiblement. Mais c'était l'auteur et vous, vous êtes-vous vraiment ennuyés ?

Quel mystère ! Vous avez choisi l'option cinéma et on ne vous a pas appris à aller physiquement au cinéma. On ne vous a pas dit qu'il y a plusieurs manières (distraction, sortie, rituel culturel, expérience artistique…). Peut-être, bien pire, on a postulé qu'aller physiquement au cinéma est accessoire au cinéma, qu'il suffit d'analyser, d'arrêter les images en mouvement ou de faire des indexations temporelles, que n'importe quel support vaut pour cela, qu'aller au cinéma n'a rien de nécessaire, que c'est juste comme un dvd dans son salon sauf qu'on n'entend pas le voisin du dessus. C'est bien restrictif. Cinéma ! comme théâtre ou opéra, vous avez remarqué, le même mot pour l'oeuvre et le lieu.

Aller au cinéma quand on aime le cinéma qu'est-ce ? Pas une question de bonnes manières, en tout cas, ni de respect ou de civilité (une salle de cinéma n'est pas un train ou un bus) mais un geste essentiel à l'art que vous aimez. Faut-il donc l'apprendre en espérant comme on dit à peu près dans un grand film de Fritz Lang que la leçon sera profitable ?

Partons de l'écran. Le cinéma l'explique lui-même. Parmi d'autres, un film, "la Ronde" de Max Ophuls, son début est en même temps une méthode, une méthode pour aller au cinéma. On voit, ce sont les premières images, un type marcher dans un studio, le narrateur, il dit à peu près ces mots en s'adressant aux spectateurs : je suis vous, je suis n'importe lequel d'entre vous, l'incarnation de votre désir de tout connaître, les hommes ne connaissent jamais qu'une partie de la réalité et pourquoi ? Parce qu'ils ne voient qu'un seul aspect des choses, moi je les vois tous parce que je vois en rond et cela me permet d'être partout à la fois, partout. N'importe lequel d'entre vous, je suis là comme les autres, par désir de savoir, désir d'infini.  Quel infini ? Le narrateur parle de rond alors que nous sommes immobiles face à une surface plane. Faut-il donc courber ce plan ? Est-ce cela, aller au cinéma, courber un plan en faisant l'expérience d'être n'importe qui, c'est-à-dire peuplé ? Une salle de cinéma n'est pas, malgré la ressemblance physique, la caverne de Platon où plusieurs regards additionnés ne font pas mieux voir.
La salle maintenant. Un roman de Walker Percy, un américain, lire le titre déjà suffit "le Cinéphile", en anglais c'est "the Moviegoer" (celui qui va au cinéma). Celui qui aime le cinéma va au cinéma et on est rarement seul au cinéma et en même temps on y est solitaire. C'est triste d'être seul dans une salle, comme quelques semaines plus tôt, dans cette même salle, c'était triste de revoir à trois ou quatre (pourquoi n'y étiez-vous pas ?) le film de James Toback, Fingers, avec Harvey Keitel, triste de se voir si peu conserver du regard un chef d'oeuvre. Une salle de cinéma est peuplée de gens qui aiment le cinéma. Le cinéma n'est pas quelque chose qu'on peut aimer seul, on n'est jamais seul à aimer un film pas plus qu'un livre ou toute autre oeuvre d'art. Au cinéma, la contemplation (ou l'action) des autres est essentielle à la nôtre et la nôtre essentielle à celle des autres, tout comme les rires, les cris le sont. Mais leur distraction ou notre distraction même discrète distrait. Le regard du voisin, proche ou inconnu peu importe, intensifie mon regard, le cinéma fait partie de ces choses qu'on voit mieux à plusieurs. Il est vrai que des films nous additionnent, à l'entrée on nous compte un à un, mais d'autres nous multiplient et multiplient l'amour du cinéma.

Le hall enfin. Quelques jours après cette séance, j'attendais une projection dans le hall d'un cinéma, La filmothèque, rue Champollion à Paris et on discutait du numérique avec le directeur, il y avait des gens un peu comme Tarantino pour qui le cinéma ne peut être numérique, on perd tout. Le directeur Jean-Max Causse disait : attention regardez la dernière copie numérique des "Enfants du paradis", elle est un peu jaune pourquoi, parce qu'elle a intégré les conditions de projection de l'époque qui rendaient la lumière moins blanche qu'aujourd'hui. La projection numérique ne reproduit pas seulement des images mais les conditions de projection de ces images, elle annule la distance entre le regard et ce qui est vu. Un film n'est plus projeté, il transparaît, cela aussi nous devrons l'apprendre et je vous ai bien regrettés, dans le hall, car nous aurions été ensemble à l'apprendre.

Commentaires

Aller au cinéma, c'est aussi jouer le jeu de cette vaste escroquerie qu'est la monétisation de l'accès à la culture. La création devrait être rémunérée, mais la gratuité et surtout la liberté de l'accès est nécessaire.

Ne plus payer pour voir un film, ou pour écouter de la musique (écouter de la publicité entre 2 pistes, ou en milieu de film, ça revient à payer je crois), ne plus payer et être libre de participer à hauteur de ce qu'on peut et veut, directement dans la poche du concerné.
Privilégier les œuvres sous licences libres, permissives, avoir de quoi prêter l’œuvre, la copier, la rediffuser, l'enrichir. Privilégier les formats ouverts.

Privilégier les échanges décentralisés (le p2p par exemple), pour que la culture se trouve ici et ailleurs, pour que tout le monde et personne ne puisse se l'approprier.

Ne pas se demander si c'est légal ou pas, ne pas craindre (ils jouent sur ce registre pour garder l'ordre) les sanctions, faire du partage culturel l'usage, la référence. Faire de cette liberté un droit. Partager du contenu, le copier, ce n'est pas voler qui que ce soit, c'est la valoriser, c'est remercier l'artiste.

qu'est-ce que ça veut dire:
"La projection numérique ne reproduit pas seulement des images mais les conditions de projection de ces images, elle annule la distance entre le regard et ce qui est vu. Un film n'est plus projeté, il transparaît" ??

Lorsque j'allais au cinéma, le lieu, pour y voir un film, lorsque j'étais plus jeune, il y avait encore des ouvreuses qui attendais gentiment les spectateurs à l'entrée.
Elles vendaient des friandises et des glaces pendant les pubs et plaçaient les retardataires pour qu'ils ne fassent pas trop de bruit. D'ailleurs les retardataires, à cette époque-là avaient de la pudeur et souvent s'adossaient au mur ou bien s'asseyaient sur les marches ou encore attendaient que la lumière de l'écran soit plus vive pour repérer une place et allait discrètement s'y mettre.

Le retardataire avait un peu honte de troubler l'harmonie du lieu, d'être un élément pas encore absorbé par la projection.

Jusqu'au début des années 2000, alors que les cinémas indépendants avaient déjà disparu, remplacés par des complexes dont l'activité principale et de vendre du sucre, aller au cinéma était encore un rituel.

J'arrivais souvent une bonne demie-heure à l'avance, me plaçais au centre stéréophonique, à la bonne distance de l'écran, je lisais ou écoutais la musique d'ambiance en patientant. Il y avait moins de séances, et les cinéphiles n'étaient pas encore des geeks consommateurs de sucre, toucheurs d'écrans tactiles, sortant en groupe en se comportant en public comme on le fait en privé.

En 2000, habitant dans une plus grande ville dotée d'un complexe parisien, je fis l'acquisition d'une carte me donnant l'accès à toutes les séances pour une somme forfaitaire modique. Et j'allais à toutes les séances tous les jours, de 9:00 à 21:00. Un rêve de cinéphile. Tout voir, même ce qu'on n'aurai pas été voir. Le cinéma, le lieu, un monde en soi.

Au bout de six mois, je décidais que plus jamais je n'irai au cinéma. D'abord parce que la qualité des films a beaucoup baissé depuis le début du nouveau siècle et que la majorité des choses projetées sur grand écran n'est qu'un produit calibré, ensuite parce que ces produits sont destinés à une catégorie d'individus qui ne s'intéressent plus au cinéma. Je me demande même ce qu'ils vont y faire étant donné leurs comportements en ce lieu. Plus d'ouvreuses pour placer, surveiller, rappeler à l'ordre, voir prévenir le directeur ou le projectionniste. D'ailleurs plus de projectionniste, ce dernier courant d'une salle à l'autre pour lancer 12 films en même temps.

Bonjour les films flous, mal cadrés sur l'écran, le son faiblard, ou au contraire trop fort, la clim frigorifique, les appels de portables auxquels on répond comme si les autres n'existaient pas, les "pétards" allumés, les gens qui s'interpellent ou qui font des commentaires à haute voix, etc, etc.

Aujourd'hui, on ne veut plus faire partie d'un groupe regardant tous dans le même sens et partageant la même expérience émotionnelle. Au contraire, là comme ailleurs, on revendique bruyamment son individualité, en méprisant les autres.

Quand aller au cinéma est devenu, pour moi, un source de conflit avec une partie de la salle, j'ai décidé que le cinéma serait désormais dans mon cadre privé, puisque je ne pouvais plus partager avec les autres en toute confiance.

Je vois toujours autant de films, des récents, des très récents mais aussi des films qu'aucune salle ne projette plus, à moins d'habiter Paris.

Je regrette les années 70/80/90, même si à l'époque, étant jeune adolescent je souhaitais qu'un jour on puisse, comme dans les films américains qui montraient le cinéma américain, pouvoir manger du popcorn en visionnant un film. Si j'avais su...

ces réflexions me semblent quand même vachement ethnocentrées,
je vais très souvent en Inde, où les salles sont immenses sans être des multiplexes
où les spectateurs fument, mais aussi discutent voire chantent ou se lèvent pour danser
sans que personne ne trouve à y redire; et pourtant la communion et le partage sont bien
présents avant, pendant et après le spectacle. La France est ce pays de culture que la modernité assassine? pourquoi pas? mais les lycéens n'y sont pour rien, surtout pas les "option cinéma", ni les geeks, qui étant parfaitement critiquables par ailleurs ont un comportement qu'on ne peut isoler des choix politiques qu'ils et que nous subissons, à cet égard je conseillerai le visionnage solitaire mais édifiant du court documentaire en couleur et sous-titré en français accessible à cette adresse "le corps des femmes":
http://www.youtube.com/watch?v=koLacS5_EtA

Entièrement d'accord avec l'avis de sychokiller sur l'ethnocentrisme :

"Ces réflexions me semblent quand même vachement ethnocentrées,
je vais très souvent en Inde, où les salles sont immenses sans être des multiplexes
où les spectateurs fument, mais aussi discutent voire chantent ou se lèvent pour danser
sans que personne ne trouve à y redire"

Je peux faire part de mon expérience d'enfant embarqué au(x) cinéma(s). Dans le Maroc des années 60 (Ouezzane) mon père m'emmenait au Ciné-Club qu'il dirigeait. Ambiance posée avec rituel silencieux dès que la première image apparaissait.
A l'inverse, dans le cinéma du Souk, on fumait, on se déplaçait, on suivait le film (égyptien) en criant, fumant, parlant fort etc. Comme en Inde. Spectateurs uniquement masculins.

Je peux aussi vous renvoyer à l'article de Roland Barthes dans le N° de Communication (23-1975) intitulé "En sortant du Cinéma"... et à un de mes billets... http://bit.ly/U9Es3a

Sans être centenaire, je me souviens que dans les années 60-70, les cinémas de ma ville fonctionnaient en «séance continue». On prenait son ticket n'importe quand, on pouvait commencer par visionner la fin du film, regarder la série b ou les courts-métrage avant l'entracte, puis voir enfin le début du film., et le regarder éventuellement une seconde fois.

La désorganisation qui accompagnait tout ça avait pour effet que l'endroit était lin d'être le lieu de recueillement assez légendaire que certains évoquent à regrets.

Et selon le film et le public qu'il attirait, ça chahutait parfois pas mal. Il n'y avait pas de GSM, mais est-ce qu'on ne fumait pas dans les salles ?

Aller au cinéma, ça s'apprend. Point question selon moi ici d'ethnocentrisme: dans certaines cultures, le cinéma se regarde autrement, et à ses débuts, en France, il comportait un musicien dans la salle, qui accompagnait les images muettes. Ce n'est plus le cas, et aujourd'hui la salle est obscure pour une raison: elle encourage l'attention à se porter sur l'écran, elle demande le silence et une certaine concentration.
J'irais même jusqu'à dire que l'expérience de s'ennuyer au cinéma est intéressante pour elle-même, sans besoin de quitter la salle (mais ce point de vue-là est une autre question), puisqu'elle apprend aussi sur l’œuvre, et sur soi. Et qu'on ne s'ennuie parfois pas de bout en bout!
Selon moi, le cinéma, comme le train ou le bus, est un espace public: et en tant qu'espace public, il permet un lien entre les spectateurs, voire entre les citoyens. Toute personne qui se rend au cinéma ne s'y rend pas contrainte: elle accepte donc les règles qui le fondent. Rompre cet accord entre spectateurs, c'est rompre le peu de lien social qu'il reste aux rares lieux publics qui subsistent aujourd'hui.
Un film demande une attention particulière, et longue: notre attention est de moins en moins requise de façon prolongée, c'est pourtant important.
À ceux qui vont au cinéma: apprenons ensemble à nourrir ce qui nous unit.

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