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Vie & mort de Max Linder

Martin

— Texte paru dans L'Impossible n°4, juin 2012

 

Max Linder

 

À un moment de mes recherches j’ai trouvé cette phrase de Louis Delluc : « Max est le cinéma comme le cinéma lui-même. »

Tu es né le 16 décembre 1883 près de Saint-Loubès, au bord de la Dordogne, dans le village de Cavernes.

Tu es inscrit à l’état civil sous le nom de Gabriel Lieuvelle, fils de Jean Leuvielle (lui-même fils de marchands d’habits) et de Suzanne Baron (fille d’un tonnelier), tout deux vignerons. Rapidement, l’habitude est prise de t’appeler Max.

Tu es encore jeune lorsque tu attrapes le choléra et que tu en guéris miraculeusement. Lorsque tu seras devenu célèbre, tu aimeras raconter que tu devais ton salut au four de boulanger dans lequel on t’avait placé sous ordre du médecin de famille. En riant, tu ajoutais que c’était le seul four que tu avais connu dans ta vie.

La même année, le phylloxéra détruisait les vignobles bordelais. En quelques mois, les vignes sont ravagées par les insectes et les plans qui subsistent exterminés par le mildiou. Ta mère, Suzanne, vous confie toi et ton frère à sa propre mère. Puis elle part aux Amériques, avec ton père, pour refaire fortune.

Tes parents rentrent des États-Unis quelques années plus tard avec une jeune enfant et un pécule, peut-être aussi des pieds de vignes venus du nouveau monde. Votre famille se reforme et trouve subitement une place parmi les notables de la région. Toi, tu es devenu un petit garçon. Tu bats la campagne et vis l’aventure dans les champs.

À onze ans, tu construis au fond du jardin de la demeure familiale un modeste théâtre de bois. Tu y joues avec d’autres enfants des textes que tu improvises.

Je crois que tu traverses ton adolescence avec une certaine insouciance. Tu es adulé par ta mère, qui a longtemps été privée de toi, et par ta grand-mère, qui l’a un temps remplacée. En dépit de ta petite taille, tu pratiques beaucoup de sports. Tu aimes l’escrime et fais fréquemment des virées de gabare sur la Garonne. Pour te discipliner un peu, ta mère se résout à t’envoyer en pension au lycée de Talence. Tu as quatorze ans.

Cet exil ne change en rien ton caractère et tes préoccupations. Tu ajoutes à tes habituelles activités sportives le saut à la perche. Tu préfères le théâtre aux humanités. Un ami de la famille, poète à ses heures, t’aide à suivre en cachette des cours de diction.

Tu convaincs finalement tes parents qu’il te faut abandonner tes études et tu entres au conservatoire de Bordeaux.

Une altercation avec un professeur entraîne ton renvoi de l’école durant ta deuxième année. Tu t’en moques un peu, car ce que tu veux, c’est jouer. Tu tiens de modestes seconds rôles au Théâtre des Arts et, comme ton père te demande d’adopter un pseudonyme, tu deviens pour un temps Max Lacerda. 

Un jour, te promenant dans les rues de Bordeaux en compagnie de ta sœur, tu te retrouves devant la devanture du magasin de chaussures Linder. Le nom te ravit. Voilà. Nous sommes en 1904, tu as vingt et un ans et tu t’appelles désormais Max Linder.

Peu de temps après, ton ancien professeur de déclamation prend à Paris la direction d’un théâtre de boulevard. Toi, qui penses que Bordeaux et ses petits rôles ne te suffisent plus, tu décides de rejoindre ton maître et la troupe de l’Ambigu Théâtre. 

Donc, tu t’installes à Paris pour y jouer de nouveau des rôles secondaires. Tu prépares aussi le conservatoire, mais tu échoues au concours d’entrée trois années consécutives. Tu loges dans une modeste chambre de la rue Bleue et retournes régulièrement dans le sud pour retrouver ta famille. Tu cherches. Tu attends.

C’est le hasard qui t’offre la possibilité de tourner dans ton premier film. Nous sommes au tout début de l’âge du cinéma. Les frères Pathé ont délaissé la vente de phonographes pour le cinéma. Sans bien le savoir, ils construisent le début d’un empire qui, de la production des films à leur distribution en salle, va faire rêver le monde comme il n’avait jamais rêvé jusqu’alors. On tourne dans l’improvisation pour un public qui demande sans cesse de nouveaux films. Un ami te dit de venir un matin dans l’est parisien. Tu fais le pitre sur un lac gelé et repars le soir vers Paris. Les Débuts d’un patineur sera ton premier succès.

Tu raconteras plus tard comment le réalisateur du film, une de tes connaissances au théâtre, t’avait engagé : « Veux-tu faire du cinéma ? – Qu’est-ce que c’est que ça ? – C’est dans le genre théâtre, à cela près que tu joues devant un appareil. Tu fais des blagues. Tu auras vingt francs. »

Tu participes à dix autres films durant les trois années suivantes, sans vraiment prendre tout cela au sérieux. 

En 1906, tu joues notamment dans Le Soulier trop petit et les historiens du cinéma s’entendent pour dire que ce film est troublant. Sur l’un des photogrammes, on te voit de dos, t’éloignant dans une rue décrépite, boueuse et déserte. Tu portes un chapeau melon trop petit. Ta redingote usée est surmontée du col blanc d’une chemise et tu tiens dans ta main droite une canne qui, dans cette pauvreté urbaine, apparaît comme une revanche. On ne peut s’empêcher de penser à un mirage, à une image étrangement anticipée de celui qui, quelques années plus tard, incarnera par la suite les débuts du cinéma : Charlot.

Tu as maintenant vingt-cinq ans et tu as pris de l’assurance. Tu négocies le droit d’être le scénariste et le metteur en scène des films dans lesquels tu joues. Le public s’est attaché aux trouvailles de tes gags, aux prouesses physiques de tes personnages et plus encore au naturel de ton jeu, si éloigné des attitudes outrées que l’on croyait encore nécessaires à ces images animées. Tu tournes près d’un film par jour. Ton succès est tel que Charles Pathé vend tes réalisations au prix fort dans tous les pays d’Europe et en Amérique. Le monde occidental rit de tes farces. L’histoire du cinéma se crée et tu en deviens imperceptiblement la première vedette internationale, la première star.

Mais ce qui t’importe le plus, c’est que ce succès te permet de conquérir enfin les scènes de théâtre. Et c’est sur l’une d’entre elles – au Théâtre de la Cigale – que tu connais un grave accident. Un saut acrobatique en patin à roulettes mal maîtrisé : tu t’éventres. On te transporte à l’Hôtel-Dieu. On t’installe dans la chambre réservée aux criminels afin de te protéger des visites intempestives d’admirateurs inquiets. Ta mère te veille jour et nuit. Tu es mourant.

Mais tu guéris, une nouvelle fois miraculeusement et tu décides à ta sortie de l’hôpital de te rendre à Notre-Dame-des-Victoires pour y brûler un cierge. Tu pars ensuite en convalescence près de Libourne, dans ta région natale.

Les frères Pathé te reçoivent juste avant ton départ pour te proposer un nouveau contrat. La nouvelle fait sensation : tu décroches la somme, inouïe pour l’époque, de un million de francs en t’engageant à réaliser cent cinquante films sur trois ans. Un film par semaine.

Tu reprends les tournages après des vacances à Saint-Loubès. Ta notoriété grandit encore. La silhouette que tu as finalement adoptée pour ton personnage comique – un élégant haut-de-forme, des gants beurre frais et une canne à pommeau – incarne l’élégance française et devient universelle. 

Les Débuts de Max au cinéma, Le Mariage de Max, Max célibataire, Max champion de boxe, Max cherche une fiancée, Max et sa belle négresse, Max et l’edelweiss, Max et le téléphone, Max et sa belle-mère, Max et ses trois mariages, Max et son rival, Max fait du patinage à roulettes, Max fait du ski, Max est hypnotisé, Max joue le drame, Max manque un riche mariage, Max ne se mariera pas, Max prend un bain, Max se trompe d’étage… sont quelques-uns des films que tu tournes à cette époque. 

Et tu continues à te produire sur les scènes de théâtre, où Max apparaît alternativement sur les planches et projeté sur écran. Tu y ajoutes des démonstrations de tango, tout juste importé d’Argentine.

En 1912, tu entames une tournée européenne qui te conduit à Barcelone, Madrid, Lisbonne, Berlin et Vienne. C’est l’occasion pour toi de prendre conscience de ta notoriété au-delà des frontières. Le public t’attend aux gares. On t’ovationne à chacune de tes représentations. Lorsqu’un critique espagnol met en doute la réalité des prouesses acrobatiques que tu exécutes dans certains films, tu demandes à ce qu’on t’organise une corrida pour éprouver ton courage. Tu y tues un taureau, devant un public emporté. Les images saisies serviront pour l’un des films que tu sortiras cette année-là : Max toréador.

Tu renégocies ton salaire avec les frères Pathé à ton retour à Paris. Tu reçois désormais un million de francs par an.

En 1913, tu tournes le premier film comique sur trois bobines de l’histoire du cinéma. Cette longueur était jusqu’alors réservée aux drames.

La même année, tu joues à l’Olympia et triomphe encore.

Tu tournes ensuite une série de films sur l’amour : Max cuisinier par amour, Max bandit par amour, Max soldat par amour, Max jockey par amour, Max boxeur par amour, Max peintre par amour, Max acrobate par amour. Tous ces films ont été perdus.

1914 : la guerre éclate. L’armée te réforme mais tu insistes et pars finalement au combat comme engagé volontaire. Sur le front des Ardennes, blessé, tu te retrouves piégé pendant plusieurs heures dans un trou d’obus rempli d’eau glacée. On te récupère transi, à moitié mort.

Ta convalescence est longue, difficile. Tu as trente et un ans.

En 1916, définitivement réformé, tu reprends le tournage de tes films. L’État français utilise ta notoriété et organise une tournée en Italie. Il espère rallier ce pays, encore neutre, à sa cause. Tu achèves chacun de tes spectacles par un appel à la liberté et à la République. On t’acclame.

La même année, le président de la compagnie cinématographique Essenay t’offre de rejoindre ses studios de Chicago. Le jeune Chaplin, désireux de plus de liberté et de moyens, vient de quitter la société pour rejoindre les studios de Mutual Films. Essenay recherche à tout prix une autre vedette. Tu acceptes l’offre. Le 30 octobre 1916, tu t’embarques à bord du paquebot L’Espagne et vogue vers les États-Unis.

Ce premier épisode américain sera le premier échec de ta nouvelle vie. Déraciné, mal remis de tes maladies, épuisé physiquement, tu ne réussis à tourner que trois des douze films que tu t’étais engagé à faire pour Essenay. Tu retournes en Europe après un séjour dans un sanatorium de Los Angeles. Pour la première fois, la chance semble t’abandonner. 

Durant ta convalescence à L.A., tu reçois une carte d’encouragement : « Au seul et unique Max, le Professeur. De la part de son disciple. Charlie Chaplin. »

Tu te lances dans de nouveaux projets sitôt rentré à Paris. Le 21 mars 1919, tu fais construire et inaugures le Max Linder, qui se présente comme l’une des salles de cinéma les plus modernes d’Europe. Ironiquement, la plupart des gens ne connaissent aujourd’hui ton nom que par ce cinéma, situé au numéro 24 du boulevard Poissonnière, à Paris.

Sur les photos de l’époque, tu m’apparais pour la première fois vieilli. Ton regard est devenu plus triste et fixe.

Est-ce pour cela que tu décides de retourner aux États-Unis ? En novembre 1919, tu t’installes sur Argyle Avenue, dans les hauteurs de Los Angeles, et retrouves tout le gotha du cinéma américain de l’époque. Pour la blague, Chaplin ayant fait l’inverse, tu acquières une voiture jaune et t’attaches les services d’un chauffeur noir. 

Tu crées la Max Linder Production et lances les préparatifs d’un nouveau film que tu intitules : Sept ans de malheur. 

Le tournage se fait avec de très grandes difficultés. À plusieurs reprises, tu écris à ta mère que tu es désespéré, que tu es sur le point d’abandonner. Mais tu parviens à achever le film. À sa sortie, le succès est tel que tu commences immédiatement le tournage d’une seconde comédie à laquelle tu donnes le titre : Be my wife.

Celle-ci à peine tournée, tu te lances dans un troisième film, une parodie des Trois mousquetaires que vient de tourner Douglas Fairbanks. Avec l’accord de l’acteur, tu réutilises ses décors et réalises ce qui pour les critiques de cinéma est ton chef-d’œuvre : L’Étroit mousquetaire.

C’est à Lausanne où, épuisé par l’intensité des trois derniers tournages, tu te reposes, que tu reçois ce télégramme : « Pour la première fois, grâce à vous, le cinéma français remporte en Amérique victoire et succès sans précédent. Amitié. Charlie Chaplin. »

Tu retournes à Paris en juillet 1922 pour assurer le lancement en France de tes films américains et savourer ta revanche. Le public, qui t’avait oublié durant ton exil, t’offre un triomphe. La presse annonce le retour du grand Max Linder. Tu pars à Chamonix pour recouvrer des forces.

C’est à cette occasion que tu rencontres Ninette Peters.

Deux mois plus tard, sa mère refusant la demande en mariage que tu lui présentes, tu décides d’enlever Ninette et de partir avec elle à Monte Carlo. La presse s’empare de l’affaire. Comme la jeune fille est encore mineure (elle n’a que seize ans), tu risques la prison. La mère redoute le scandale et cède à ta demande.

Le 23 août 1923, toi et Ninette vous vous mariez à l’église Saint-Honoré-d’Eylau, à Paris. Tu as quarante ans.

Qui sait comment naissent les sentiments, et pour quelles raisons ? Dès les premiers mois de votre vie de couple, tu deviens nerveux, agressif. Tu la regardes et tu guettes. Tu dors moins. Tu t’emportes. Le poison de la jalousie est entré dans ton corps. Il n’en sortira plus. 

Les premières manifestations publiques de ta maladie apparaissent lors d’un film que tu tournes avec Abel Gance. Tu quittes plusieurs fois le plateau pour rechercher Ninette et la harcèles après chacune de ses sorties. Tes crises atteignent une intensité effrayante. Tu la fais suivre par un détective privé. Tu lui interdis de voir ses amis. Tu l’injuries, te mets en colère. Ninette s’enferme dans la peur et en elle-même, d’autant plus terrifiée qu’elle attend un enfant de toi.

Tu commences l’écriture d’une nouvelle comédie – Dompteur par amour – quand tu reçois une proposition pour tourner un film à Vienne. Les disputes incessantes qui épuisent votre couple ont peut-être joué dans ta décision, tu espérais peut-être que cet éloignement vous ferait du bien, je ne sais pas. Tu abandonnes ton scénario et vous partez tous les deux pour l’Autriche.

Le tournage est un calvaire. L’affaiblissement de ta condition physique, les rides qui apparaissent sur ton visage te tourmentent. Tu harcèles toujours plus Ninette, qui vit presque cloîtrée. L’équipe du film essaie de t’apaiser, en vain.

Dans la nuit du 22 au 23 février 1924, tu t’empoisonnes avec du Gardénal. Tu tombes dans le coma. Ninette, qui a caché la dose que tu lui avais demandé de prendre, appelle les secours, juste à temps pour te sauver.

Tu achèves la réalisation du film après ta sortie du coma. Puis vous retournez à Paris et retrouvez votre maison du 11bis, avenue Émile-Deschanel.

Le Roi du cirque sort en février 1925 et c’est de nouveau un triomphe.

Ta fille naît. Elle s’appelle Maud Linder. Tu achètes un hôtel particulier à Neuilly pour accueillir votre famille.

Mais la naissance de l’enfant ne change rien. Les crises de jalousie se succèdent et sont, s’il est possible, encore plus violentes qu’autrefois. Tu annonces à tes amis que tu veux en finir et que tu ne laisseras jamais ta femme vivre avec un autre homme.

Un matin, on vous retrouve tous les deux dans la chambre d’hôtel du Baltimore où vous vous étiez installés jusqu’à la fin des travaux de votre nouvelle maison. Vos veines sont ouvertes. Tu es à l’agonie. Ninette Peters est déjà morte. 

Tu meurs aussi.

Ta fortune et l’éducation de votre fille sont confiées à ton frère aîné. C’est un ancien champion, jadis capitaine de l’équipe de France de rugby, qui a perdu son équilibre mental à cause de la syphilis et de l’alcool. Ta disparition lui permet d’exprimer une haine et une jalousie sans doute couvées depuis des années : il dilapide en quelques années tes biens et, un matin, brûle les bobines de tes films dans le jardin de sa maison. Près d’un siècle après, la majeure partie de ton œuvre reste perdue. 

Ta belle-mère, par la menace d’un procès, réussit à obtenir la garde de ta fille. L’enfant ne sait pas encore que celle qu’elle prend l’habitude d’appeler « maman » est en réalité sa grand-mère. Elle ne sait pas davantage que son père, autrefois vedette d’un cinéma qui découvre désormais le parlant et délaisse déjà son passé, est aussi le meurtrier de sa mère.

Elle l’apprendra plus tard, mais sans surmonter ces contradictions. Elle passera l’essentiel de sa vie à vouloir rétablir dans l’histoire du cinéma la mémoire d’un homme qu’elle aime et déteste tout à la fois. Elle cherchera les films, les affiches, les photos, tout ce qui peut ramener à la vie son père. Mais, malgré tous ses efforts, Max Linder restera dans l’oubli. Ce texte lui est autant dédié qu’à toi. 

À Maud et Max Linder.

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